Nous publions ici l’avant-propos de la traductrice d’Antipédagogie : Études sur l’abolition de l’éducation d’Ekkehard von Braunmühl, récemment publié au Hêtre Myriadis, un ouvrage fondateur de la pensée antipédagogique et de la critique de l’éducationnisme.
Quand, en 1980, paraît le deuxième livre d’Alice Miller, Am Anfang war Erziehung (« Au commencement était l’éducation » – traduit en français sous le titre C’est pour ton bien : racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, un changement déjà significatif ?), Ekkehard von Braunmühl a déjà publié ses deux premiers livres, Antipädagogik (1975) et Zeit für Kinder (« Le temps des enfants », 1978), cités par Alice Miller dans sa bibliographie. Dans le deuxième chapitre de C’est pour ton bien, « Existe-t-il une pédagogie blanche ? » (onze pages qui font suite au long premier chapitre sur la « pédagogie noire[1] »), sept pages sont intitulées « C’est l’éducateur, et non l’enfant, qui a besoin de la pédagogie ». Alice Miller y parle de sa propre « position antipédagogique » et rend hommage à Braunmühl en ces termes[2] :
Le lecteur aura compris depuis longtemps qu’en fait, les « principes » de la « pédagogie noire » sous-tendent toute la pédagogie, si bien voilés qu’ils puissent être aujourd’hui. Étant donné que des ouvrages comme celui d’Ekkehard von Braunmühl dénoncent très bien l’absurdité et la cruauté de la doctrine de l’éducation dans la vie actuelle, je crois pouvoir me contenter d’y renvoyer le lecteur. […]
Ma position antipédagogique n’est pas non plus orientée contre un certain type d’éducation, mais contre l’éducation en soi, même lorsqu’elle est antiautoritaire. […] Pour commencer, je voudrais souligner qu’elle n’a rien en commun avec l’optimisme rousseauiste de la bonne « nature » humaine.
D’abord, je ne vois pas l’enfant grandir dans une entité abstraite qui serait la « nature », mais dans l’environnement concret de ses personnes de référence, dont l’inconscient exerce une influence considérable sur son développement.
Ensuite, la pédagogie de Rousseau est manipulatrice au plus haut [point]. Il semble bien que, parmi les pédagogues, on ne s’en soit pas toujours rendu compte, mais Ekkehard von Braunmühl l’a étudié et prouvé de façon très pénétrante.
Cette analyse de l’Émile de Rousseau faite par Braunmühl en 1975 était restée inaccessible au lecteur francophone. Et c’est bien dans le premier chapitre d’Antipédagogie que Braunmühl écrit :
Ces quelques exemples suffisent à montrer clairement que l’antipédagogie ne peut pas être une alternative pour satisfaire la prétention des adultes à élever les enfants dans un but quel qu’il soit, donc se situer sur le plan de l’idéologie éducatrice, mais qu’elle se positionne, logiquement, contre la variante « antiautoritaire » de cette idéologie.
C’est dans Antipédagogie que l’on trouve la démonstration logique – avec tous les éléments, citations et exemples à l’appui – qui permettra à Alice Miller d’écrire ensuite :
Contrairement à l’opinion généralement répandue, et quitte à horrifier les pédagogues, je ne vois pas quelle signification positive on pourrait trouver au terme « éducation »[3].
La lecture d’Antipédagogie (et des quelques notes ajoutées à l’intention du lecteur francophone) aidera à comprendre pourquoi et en quoi les mots « pédagogie » et « éducation » sont le plus souvent interchangeables : si l’on ne peut pas trouver de signification positive au mot « éducation » – sauf à considérer que tout ce qu’on fait avec un enfant (y compris répondre à ses besoins élémentaires, lui donner les moyens de s’instruire, parler, jouer ou avoir quelque activité que ce soit avec lui) est en soi de l’éducation –, c’est parce qu’il y a dans toute forme d’éducation une « intention » pédagogique. Sans cette intention éducatrice, sans l’attitude (l’état d’esprit) pédagogique de l’adulte, l’enfant se développera, grandira, apprendra, s’instruira tout aussi bien (ou mieux !), mais il ne sera pas « déterminé de l’extérieur », contrôlé, manipulé – et surtout pas « détruit par l’éducation » – car, nous dit Braunmühl, il est possible de « résister à l’éducation », mais seulement jusqu’à un certain point et sous certaines conditions (qu’il formule).
Contrairement à Alice Miller, Ekkehard von Braunmühl n’était ni psychanalyste ni psychothérapeute, il n’était pas non plus spécialiste de l’éducation, mais journaliste (autrement dit, spécialiste autodidacte de tout et de rien). Né en 1940 en Silésie[4], il a passé sa jeunesse dans l’Allemagne de l’Ouest de l’après-guerre, où il a vécu le bouillonnement intellectuel et les bouleversements politiques des années 1960-1970. Il a ainsi pu être lui-même non pas un « bon père » selon les normes de l’idéologie éducatrice – pour lui, un « bon » parent est rarement « gentil » –, mais un père qui a pu vivre avec ses propres enfants l’égalité en dignité et l’égalité des droits humains. Il est resté toute sa vie un militant de ces droits, membre actif de la Ligue allemande pour la protection de l’enfance et fondateur d’une association et école où les idées antipédagogiques étaient mises en pratique.
Dans le même temps, née en Pologne en 1923, Alice Miller, après avoir échappé aux persécutions de la manière et avec les conséquences révélées par son fils Martin Miller, n’a pas pu ou pas su être ni une « bonne mère » ni une « mère gentille » au sens où l’entendait Braunmühl. Tout en prenant dans son œuvre le parti de l’enfant contre les parents – certes, pour l’enfant devenu adulte, les parents intériorisés et non les parents réels –, elle a rejeté son propre fils pendant la plus grande partie de sa vie, comme pour le protéger malgré lui (sans grand succès) en le forçant à la rejeter lui-même.
On ne trouvera rien de tel dans Antipédagogie. Si Braunmühl souhaite l’abolition de l’éducation dans toutes ses dimensions individuelles et collectives, s’il s’en prend (parfois avec véhémence) à ceux qui, eux-mêmes éduqués avec le plus grand succès, permettent, encouragent ou imposent la reproduction de ce système, il ne perd jamais de vue l’urgence des mesures à prendre – tant collectivement qu’au niveau de l’action individuelle – pour atteindre ce but : que les adultes cessent d’être des « éducateurs », de croire que les enfants sont des êtres humains inférieurs qu’il faut éduquer (dresser, contrôler, manipuler) pour qu’ils deviennent des citoyens / des humains dignes de ce nom. Et pour cela, il s’adresse non pas à tous les adultes – pour certains, surtout ceux pour qui éduquer est un métier ou une technique, ceux pour qui l’enfant est leur objet, il est bien souvent trop tard –, mais à tous ceux, y compris les jeunes, qui pourraient remettre en question leur propre volonté ou leur besoin, conscient ou inconscient, de pouvoir sur l’enfant – c’est-à-dire leur besoin de se venger de ce qu’ils ont subi.
Dans sa volonté de trouver des solutions pour « sortir de l’éducation », Braunmühl fait des propositions, en s’appuyant sur les réformes progressistes et les expérimentations de l’Allemagne fédérale des années 1970 – qui, à cause de l’urgence et de l’intensité de la réflexion sur l’histoire alors si récente encore du national-socialisme, sont peut-être allées plus loin, et de façon plus large et plus durable dans la conscience collective, que dans beaucoup des pays qui mettaient alors en cause l’éducation traditionnelle. L’une de ses propositions les plus originales – et qui pourrait si facilement être mise en œuvre ! – est celle d’introduire dans le temps scolaire des débats entre élèves sur le désir d’enfant, car « former » des adultes à la parentalité alors qu’ils sont déjà parents ou dans un projet parental est au mieux peu efficace, au pire contre-productif.
Antipédagogie, le chaînon manquant : aussi parce que, sans ce livre, sans son analyse – par un simple citoyen qui a fait ce travail de démonter pièce par pièce, sous tous les angles et en citant ses sources, les rouages psychologiques, sociologiques et politiques de la volonté de pouvoir des adultes –, il a manqué à la réflexion de l’après-1968 en France un élément essentiel de la critique de l’éducation. Toute forme d’éducation, au sens de volonté d’éduquer ou de méthode pédagogique, est un obstacle au développement non seulement de l’enfant lui-même et de son avenir en tant qu’individu libre, mais de la société tout entière, puisque l’éducation (la pédagogie, la définition par d’autres de ce que doit être et penser l’enfant) est basée sur une relation inégalitaire et aliénante, destructrice des relations « simplement humaines » qui respecteraient la continuité (biologique et historique) de l’individu de la naissance à l’âge adulte.
Dans son livre, Braunmühl dénonce ainsi la pédagogisation de toute la société par la soumission de l’individu dès la naissance à des normes et des modèles définis par d’autres. Cette dénonciation existe certes ailleurs, mais pas sous cette forme synthétique, à la fois systématique (pour traquer la pédagogie dans les théories et les idéologies en vigueur) et proche du vécu de tout individu, à la fois sans complaisance pour les oppresseurs et leurs adeptes, et pleine d’empathie pour ceux qui – comme l’auteur lui-même, qui ne se place pas au-dessus d’eux – cherchent des moyens d’en sortir, pour préserver l’avenir dans un monde menacé par toutes sortes de dangers.
Avec ses nombreuses citations d’ouvrages des années 1970, ce livre peut paraître daté, et les exemples qu’il prend paraître « exotiques », mais on peut aussi, à l’inverse, trouver ces exemples inspirants, et particulièrement instructif ce survol historique de la pensée pédagogique et des idéologies de l’éducation. Les lois interdisant les châtiments corporels et, à des degrés divers, les autres formes d’humiliation des enfants, n’ont commencé à exister en Europe qu’à partir de la fin des années 1970 : 1979 en Suède, 2000 en Allemagne. En France, où les droits des enfants restent une question marginale et la réflexion essentiellement limitée au choix des méthodes pour faire obéir les enfants sans « violences physiques » (ni, en théorie, psychologiques), la loi de juillet 2019 n’a eu pour ainsi dire aucun effet au-delà d’entériner une évolution particulièrement lente.
Dans une période où la conscience politique, et avec elle la réflexion sur les droits des enfants, sont menacées de régression (sans que l’on puisse pour autant comparer la situation à celle des années 1930), non seulement le livre d’Ekkehard von Braunmühl est loin d’être dépassé, mais il est donc d’une actualité brûlante, nécessaire et salutaire pour l’avenir.
La postface ajoutée par l’auteur en 1988 est elle aussi un apport essentiel. Au-delà de son autocritique sur le bien-fondé d’accorder un tel pouvoir aux « pédagogues » (peut-être reviendrait-il là-dessus aujourd’hui ?), il regrette le dévoiement de l’antipédagogie, qui, entre les mains de certains, a pu elle-même devenir une doctrine parmi d’autres, et source d’autres abus (qu’il dénoncera dans ses livres ultérieurs). Il fait le point en des termes très actuels sur l’état des droits des enfants, le féminisme et la façon dont ces deux luttes devraient se rejoindre – mais, justement, sans que la première soit subordonnée à la seconde, parce que la domination masculine est avant tout un sous-produit de la domination adulte, et ne prendra jamais fin tant que cette domination adulte ne sera pas identifiée et dépassée en tant que « loi du plus fort », d’ailleurs reproduite aussi par les enfants eux-mêmes.
Il nous a semblé important, dans le contexte de cette traduction française tardive, de revenir sur une phrase du dernier chapitre – la seule de tout le livre – où Braunmühl semble apporter sa caution, au moins théorique, à la pédophilie. Il écrit : « Autant il paraît judicieux de ne plus considérer aujourd’hui la pédophilie comme une maladie […], mais comme un “crime sans victime” (voir betrifft: erziehung, no 4/1973), autant on tarde à identifier comme criminelle la conscience de soi pédagogique […]. » Nous publions en annexe i un article de la sociologue Meike Sophia Baader qui aidera peut-être les lecteurs et lectrices d’aujourd’hui à mieux comprendre (ce qui ne veut pas dire excuser) la « tolérance » de l’auteur envers les relations sexuelles entre adultes et « mineurs » (supposés consentants) : cette tolérance relevait-elle, comme chez beaucoup d’intellectuels de ces années-là, uniquement de la naïveté, de l’aveuglement et du déni face aux beaux raisonnements d’intellectuels pédophiles « actifs » (ouvertement ou non), comme on l’a vu en France avec l’affaire Matzneff ? Dans l’émission de radio qu’il animait alors, Braunmühl a interviewé en 1973 le sexologue (et spécialiste de l’éducation sexuelle) Helmut Kentler, qu’il cite dès son premier chapitre (partie « La querelle des idéologues ») pour un article de 1975 où Kentler avance masqué, puisqu’il parle seulement de « laisser chacun décider par lui-même de ce qu’il entend par “bonheur” et comment il veut le réaliser » – citation que Braunmühl applique à l’inutilité de la pédagogie. Le scandale du réseau pédophile alimenté par Kentler par l’intermédiaire des services sociaux (placement délibéré d’enfants chez des pédophiles berlinois sous prétexte de « socialisation ») n’a été rendu public que très récemment (bien après la mort du sexologue en 2008), plusieurs années après la dénonciation des abus sexuels à l’école d’Odenwald. Les abus commis dans cette école alternative ont d’ailleurs commencé, on le sait aujourd’hui, dès sa fondation en 1910, mais ils se sont multipliés dans les années 1970-1980 sous la direction de Gerold Becker, grand ami de… Hartmut von Hentig, le plus célèbre pédagogue allemand de la deuxième moitié du 20e siècle ! Confronté à des accusations de complicité (au moins par son silence), von Hentig (souvent cité et critiqué dans Antipédagogie) n’a su jusqu’ici que nier avoir eu connaissance de ces abus ou en minimiser la gravité.
En France aussi, c’est seulement dans les années 2020 que la question du consentement est venue sur la place publique comme désignant non plus un âge légal de la majorité sexuelle, mais bien la contestation d’une culture où le silence et même le refus pouvaient être interprétés comme une acceptation tacite, voire la manifestation honteuse d’un désir. Et c’est seulement en 2024, au moment où la traduction de ce livre va paraître, que les médias français se mettent à parler d’« aveuglement collectif » à propos des viols subis par des actrices adolescentes.
Comment savoir quelle a été à cette époque la part de naïveté de Braunmühl – cette « naïveté d’il y a douze ans » dont il parle dans sa postface de 1988 (où il écrit en clair, dans le § 5, que des centaines de milliers d’enfants continuent à être violentés non seulement « pédagogiquement », mais aussi sexuellement) – et la part de curiosité et de passion intellectuelle dans ces réflexions sur le « crime sans victime » ? Il est allé jusqu’à participer au très explicitement nommé « groupe d’étude et de travail sur la pédophilie » (Deutsche Studien- und Arbeitsgemeinschaft Pädophilie, DSAP ), groupe de réflexion (légalement enregistré de 1979 à 1983 et auquel Katharina Rutschky a elle aussi participé) qui travaillait sur la décriminalisation des relations sexuelles entre adultes et mineurs. Mais, à la même époque, ces discussions avaient lieu dans bien d’autres milieux intellectuels ou politiques, et la DSAP a pu ainsi influencer tant le parti Vert que les associations de défense des droits des enfants, et jusqu’à la très respectable Ligue allemande de protection de l’enfance (DKSB), dont Braunmühl est resté membre toute sa vie.
Sauf à considérer que tous les défenseurs des droits des enfants et pourfendeurs de la « domination adulte » (l’expression figure dans la postface d’Antipédagogie) sont des pédophiles actifs ou potentiels, on ne peut, en l’absence aujourd’hui encore de toute accusation contre lui, que faire crédit à Braunmühl sur ce sujet et prendre son œuvre antipédagogique pour ce qu’elle est fondamentalement : une critique radicale de l’éducation et de la pédagogie, où l’auteur a recherché, avec une honnêteté intellectuelle scrupuleuse et un esprit militant jamais démenti, les sources de la volonté de pouvoir des adultes sur les enfants. Pour lui, il ne s’agissait en aucun cas de soumettre les enfants au désir ou au fantasme des adultes (qu’il soit donc pédagogique ou autre), mais seulement de rendre à tous leur liberté, celle de ne pas éduquer et celle de ne pas être éduqué, parfois à mort… Les enfants devaient avoir le droit de faire leurs propres choix – la difficulté étant, mais il en a toujours été ainsi, l’exemple donné par les adultes (et leurs vraies motivations !), puisque cela seul compte. Comme le demandait lui-même Braunmühl, qui s’est toujours refusé à donner des recettes et des ruses pour manipuler les enfants (c’est-à-dire les « éduquer »), le lecteur jugera.
La pensée de Braunmühl n’était pas linéaire et univoque. S’il a pu laisser croire, dans Antipédagogie, que la pédophilie était moins grave que les châtiments corporels (puisque « sans victime », croyait-il alors), il écrit en 1976 dans Zeit für Kinder : « Beaucoup d’adultes croient prouver leur bienveillance envers les enfants en ne les frappant pas. Ils ne savent pas que, dans certains cas, les coups peuvent être moins malveillants que d’autres mesures éducatives[5]. » Une affirmation certes discutable, bien que surtout provocatrice (destinée à susciter la réflexion et non à justifier les châtiments corporels). Dans son article hommage du magazine unerzogen,Mike Weimann cite également, à propos de ceux que Braunmühl cherchait à convaincre, cette phrase du chapitre 4 d’Antipédagogie qu’Alice Miller a dû apprécier : « Ce n’est qu’en tant que victimes de l’idéologie éducative qu’ils sont aussi des bourreaux. »
Sur l’évolution de la pensée et de l’œuvre de Braunmühl après Antipédagogie, en l’absence de traductions françaises, on pourra se référer au petit livre d’Eberhard Schulz, Peut-on se passer de l’éducation ? Une tentative de compromis[6], qui apporte entre autres un éclairage utile sur la terminologie et élabore des pistes pour intégrer l’antipédagogie à « l’éducation » elle-même, au sens courant de ce mot qui désigne les pratiques parentales, avec ou (parfois) sans « intention éducatrice ». Dans sa tentative de réconcilier les bonnes volontés dans l’intérêt des droits des enfants, Schulz reprend le concept de « pédagogie éclairée par l’antipédagogie » que Braunmühl a fini par croire possible au vu de l’évolution (relativement) positive des relations entre adultes (parents, enseignants…) et enfants en Allemagne – peut-être aussi par désespoir de voir la cause des enfants progresser si lentement ? Reste à savoir si son analyse peut être transposée en France et à quelles conditions, puisque ce pays a continué pendant toutes ces années à s’enferrer dans l’aberration pédagogique (dénoncée entre autres par Jacques Rancière en 1987 dans Le Maître ignorant) par l’ajout de couches successives de théories, de méthodes et d’explications de la pédagogie par et pour elle-même.
Le livre de Schulz est dédié à « Ekkehard, qui a cessé d’écrire ». Le dernier livre de Braunmühl, Was ist antipädagogische Aufklärung? Mißverständnisse, Mißbräuche, Mißerfolge der radikalen Erziehungskritik (« Qu’est-ce que la révolution [ou la pensée] antipédagogique ? Malentendus, abus et échecs de la critique radicale de l’éducation »), est paru en 1997, vingt-trois ans avant la mort de l’auteur. Dans le portrait qu’elle fait de lui lors de ses obsèques (voir annexe iii), sa fille Anna parle du déclin de ses facultés intellectuelles dans les dernières années de sa vie. S’il est resté jusqu’à la fin, comme elle le dit, « un rebelle », Braunmühl a-t-il aussi cessé d’écrire par lassitude, découragement devant la régression idéologique et la multiplication des menaces qui pèsent sur l’humanité, avec l’invasion de tout le champ de la pensée par des « valeurs » (productivistes) de croissance à tout prix, de compétition et de lutte de tous contre tous ? Mais n’est-ce pas précisément ce qui rend aujourd’hui son œuvre plus nécessaire que jamais ? Même si, comme l’écrit aussi l’auteur états-unien Alfie Kohn, on ne peut convaincre que ceux qui ne sont pas déjà trop enfermés dans un système idéologique, toutes les bonnes volontés comptent, et ce livre permettra au lecteur francophone de comprendre (enfin) pourquoi Alice Miller écrivait, à la fin de son chapitre « Existe-t-il une pédagogie blanche ? » (p. 123) :
Les ouvrages antipédagogiques (par exemple celui d’E. von Braunmühl) peuvent apporter une aide considérable aux jeunes parents, s’ils ne sont pas considérés comme une « éducation à l’art d’être parents », mais comme un apport d’information supplémentaire, un encouragement à de nouvelles expériences et une libération permettant un apprentissage sans préjugés.
[1]. D’après le livre de Katharina Rutschky Schwarze Pädagogik. Ce livre jamais traduit en français est paru en Allemagne en 1977, donc entre Antipédagogie et C’est pour ton bien.
[2]. C’est pour ton bien, Aubier, 1983, p. 117-118. Une version complète de ce sous-chapitre est disponible sur le site de l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (www.oveo.org) dans l’article « Existe-t-il une pédagogie blanche ? ». Étant donné la réputation internationale d’Alice Miller, il est d’autant plus étonnant que Braunmühl n’ait jamais été traduit (voir sa bibliographie à la fin de cet avant-propos).
[3]. Ibid., p. 121.
[4]. Lors du rattachement de la Silésie à la Pologne en 1945, les Allemands qui y vivaient ont émigré en Allemagne de l’Est (un million) et de l’Ouest (deux millions).
[5]. Cité par Mike Weimann dans l’hommage à Braunmühl reproduit en annexe ii, paru en allemand dans le numéro 3/2020 de unerzogen (« non éduqué »), magazine fondé en 2007 pour poursuivre la lignée de son œuvre. Interrogé par nous au sujet de ces quelques passages pour le moins « ambigus » d’Antipédagogie (qui, dans une réédition plus récente, auraient peut-être été annotés ?), Mike Weimann a répondu que, durant toutes les années (1990 et 2000) où il l’a connu, Braunmühl « ne s’est jamais exprimé sur la pédophilie (en tout cas ce n’était pas un sujet particulier), surtout pas pour la défendre. Son idée fondamentale était la reconnaissance de la dignité humaine, donc y compris les droits humains pour les enfants. J’ai entendu dire que dans les années 1970, et probablement aussi par la suite, des gens qui se prononçaient en faveur de la pédophilie s’étaient adressés à lui, sans doute dans l’espoir qu’il leur serait utile grâce à sa réputation de défenseur des enfants […]. Mais il n’a jamais été partie prenante d’un mouvement qui se prononçait pour la reconnaissance de la pédophilie. Au contraire, il ne voulait rien avoir à faire avec ces gens-là – comme me l’a rapporté un vieil ami à lui. [Dans ses (autres) livres non plus] il n’y a aucune allusion à ce thème. […] Les années 1970 étaient une époque où […] l’on discutait et écrivait beaucoup sur “l’amour libre” et la “libération sexuelle”. Beaucoup de choses qui allaient de soi dans la société d’alors ont été remises en question. L’antipédagogie, c’est-à-dire la remise en question des relations adulte-enfant, entre dans ce schéma. Il ne faut pas surévaluer [après coup] l’importance de ces phases [… Ce] qui importait pour EvB était […] l’ambition pédagogique des parents et des éducateurs. […]. Il était question du quotidien, de la routine dans les familles, à l’école, etc. »
[6]. Traduction française à paraître prochainement aux Éditions le Hêtre Myriadis.
